L'Amère de Famille

28/11/16

Le crabe 1 - L'amère 1,5

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Salut Toikimelis, et peut-être Toikitinquiètes parfois...

Je suis toujours là.  Bel et bien là.

L'opération a finalement eu lieu.  On m'a ouverte comme une boite de sardines pour aller y pêcher le crabe.

Je te passerai les détails de l'opération (en même temps, tu te doutes bien que je dormais), les angoisses de mes proches qui ont attendu que l'intervention se termine (elle a duré 12h30).

Le crabe était terré dans la tête de mon pancréas.  Le magnifique chirurgien l'a eu.  Ce traître avait commencé à déposer ses bouts de pinces sur mes vaisseaux.  Alors on va "Karchériser" tout ça avec de la chimio.

Combien de temps, à quelle fréquence ?  Je n'en sais encore rien.  On verra dans quelques jours.

Je vis au jour le jour.  

Je savoure plus que jamais l'instant présent.

En juin on m'avait dit que j'allais crever dans les deux ou trois mois.

Nous sommes fin novembre.

Je suis sur mes deux jambes.  Rafistolée de l'intérieur, remplie de cicatrices.

Alors bien sûr c'est lourd.  Le pire c'est reflux.  Surtout pour l'émétophobe que je suis.

J'ai peu voire pas de douleurs.  En tous cas elles me sont supportables.

Alors c'est lourd mais ce n'est rien comparé à la légèreté que je ressens à être V I V A N T E.

 

Au delà du bulletin de santé ci-dessus, je voulais surtout te dire que je mesure et ô combien la chance que j'ai d'être en vie.  De me plonger dans le bleu océan des yeux de ma fille.  D'écouter la musique de mon fils.  De voir la neige prendre possession des cheveux de maman.  De fêter l'anniversaire de mes frères.  De me réjouir d'avoir des amis en or.  Et des les aimer plus que jamais.

 

Je n'ai  changé d'avis sur rien... il y a toujours des phrases qu'il vaut mieux éviter de me dire comme "bats toi", "Courage", "t'as pas le droit de flancher" ou "rien ne t'est épargné"

La mort m'a été épargnée.  

Si j'ai le droit de flancher quand j'en peux plus.  Du courage j'en ai à revendre et me battre, je ne fais que ça.

Mais dites moi à quel point vous m'aimez, dites moi "je suis là si tu as besoin de moi", dites moi "on va boire un verre quand ?" dites moi " je t'admire" (oui, en toute sincérité, ça fait du bien quand justement "on se bat en silence"), dites moi " ça te va bien tes 20 kg de moins", dites moi " t'as bonne mine" mais juste si c'est vrai.

Chaque soir avant de m'endormir je souris et suis reconnaissante.

Même si mon combat n'est pas fini, j'estime qu'humainement je l'ai gagné.

 

 

 

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20/08/16

Rosa, Dieu, et les métastases aux poumons

Rosa est un personnage haut en couleurs.

Rosa arrive dans ma chambre d'hôpital, installe ses brolles, tient à la main une bouteille de vernis bleu pailleté et est toute en rondeurs, du haut de ses 59 ans.  

A peine arrivée, elle se précipite sur le balcon pour fumer.

Elle vient pourtant de dire à quelqu'un au téléphone qu'elle était venue aux urgences car elle se sentait mal, et qu'en effet, ils lui ont découvert des métastases aux poumons.


Rosa s'en fout.  Elle fume, avec sa copine. 
Et Rosa parle. Beaucoup. Tout le temps. Rosa ne respire pas entre ses phrases.

C'est ainsi qu'elle peut dire, d'une traite, avec son savoureux accent italien qui notamment roule les R, : " Je pou t'accoucher, et tou faiRRRRRe des tRRRous dans ton oRRReille, je suis forte, perche moi comme tou me vois, mon maRRRRi est moRRRRT d'oune canceRRR il était alcoolique, tu seï bellissima, on dirait une poupée BARRRRbie, aloRRRa ma fille c'est dix ans de maRRRRiage, oune an dé bonheuRRR et neuf ans de larmes, Dio è grande je suis guéRRRRie de mon foie, j'avais oune cancerRRRR et c'est fini , et moi je suis évangéliste, et les piscicologues je ne vou pas de ça, je RRRRemets ma vie dans les mains de Dieu, amène moi oun' Esspresssssso bella mia, madame, vos chevoux on diRRRait une coloRRRa ma moi dje vois bien chè no, madame, je vais pRRRRier pour vous, que Djézou y l'est dans votRRRe coeurRRR , fais moi le veRRRNis aux pieds" Et là voilà qui entame une chanson qu'elle seule connaît....

Moi je demande grâce et un Dafalgan. Elle m'a collé une migraine, Rosa.

Quand je reviens de l'intervention, Rosa va mal. Elle fait une réaction à sa chimio. Sa température est à 28... les médecins, assistants, infirmières sont tous autour d'elle. Ils font remonter sa température, et lui donnent un antidote.

Rosa ne s'arrêtera pas de parler pour la cause. Elle a eu peuRRR, elle voyait tous ces gens autour d'elle, comme dans Grey's Anatomy qu'elle regarde avec sa fille me dit-elle.

Rosa dira plusieurs fois j'ai peur. Rosa aura des larmes. Rosa dira cent fois qu'elle se battra contre la maladie et que Dieu lui montrera le chemin.

Rosa me remercie de me soucier d'elle parce que je lui ai dit (égoïstement) " essayez de vous reposer maintenant..." elle me dit que j'ai un grand coeuRRR qu'elle l'a vou et que Djézou il va tRRRRouver de la place pour s'y mettRRRE" et elle parle, elle parle,... " et si tou sais pas comment tou dois agiRRR, demandé à Djézou"


Elle répète, inlassablement qu'elle a pris de la morphine (Valtran exactement) pour ses douleurs, et du Dafalgan aussi, et elle parle de son mari, de sa fille battue, de son cancer, du bien qu'elle fait autour d'elle, elle parle, elle parle....

Après m'avoir bien agacée, Rosa me touchera en me disant qu'elle va prier pour moi... et qu'elle me demandera comment elle va savoir mes résultats....

Je lui ai dit que si on ne se revoyait pas c'est que c'était bon signe. Certes j'ai été maladroite. Certes je n'ai pensé qu'à moi, alors que Rosa, elle, priait pour moi.

Pourquoi ces gens qui m'énervent me touchent toujours autant après ?

Mystère... Dio è grande.

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07/07/16

Je ne suis plus comme vous

J'ai un cancer qui vit en moi.

Je ne suis plus comme vous.  Je ne pense plus comme vous.  Je ne fonctionne plus comme vous.  Je n'ai pas le même temps que vous.  Mes heures sont plus intenses, plus courtes, plus remplies et parfois bien plus vides.

Ne me demandez rien.  Ne me demandez pas de réagir comme vous voulez que je réagisse.

Je prends les armes qui me conviennent, pas toujours celles que vous me proposez.

Je ne suis pas quelqu'un de défaitiste et de négatif. C'est vous qui avez peur de ça... C'est vous qui projetez vos peurs sur moi. J'ai les miennes, merci de garder les vôtres pour vous.

Je ne vous agresse pas en vous disant ça.  Pas plus que vous ne vous rendez compte que vous m'agressez à vouloir que je, à me dire qu'il faut que je, que je dois, que je n'ai pas le droit de, que je dois faire en sorte que...

Je sais tout ça. Je sais que vous voulez que je guérisse.  Que vous êtes là pour moi.  Je sais que vous êtes tristes.  Que vous avez peur.  Que vous voudriez m'aider mais vous n'êtes pas magiciens.

Je fais avec ce que j'ai en moi : mon humour, ma causticité, ma sensiblité, mon vécu, mon honnêteté, ma sincérité, mes qualités et tous mes défauts aussi.

C'est moi qui l'ai ce cancer, en moi.  C'est à moi qu'il s'attaque et c'est à moi de faire le choix de lui parler, de négocier. C'est à moi et à moi seule que reviennent le droit et le choix des mots.

Je ne suis plus comme vous et j'en suis désolée.

Vous voyez le panneau "guérison" au bout d'une route toute droite.

Je le vois parfois car moi j'escalade une montagne.  Il apparait et disparait au gré des creux que je traverse ou des montées que j'effectue.

Moi je me couche en pleurant, en me demandant si j'aurais le temps encore. 

Et lorsque je me lève, le CANCER, ce mot que vous n'aimez pas et que vous voulez que j'appelle autrement... il est là, en moi.  Il vit en moi, il fait partie de moi, il prend la place de plein d'autres choses et tous les jours, je dis bien TOUS LES JOURS que Dieu fait, je l'empêche de prendre, justement toute cette place.  Alors je mets de l'humour.  De la gaieté.  De l'auto dérision et quand je peux, quand vraiment je peux, et croyez moi, c'est souvent....de l'espoir.  Quand je me rebooste, quand je pare mon armure d'invincibilité, c'est de ça qu'elle est faite... NON je ne suis pas défaitiste.  Vous croyez vraiment que j'ai envie de laisser mes enfants ??????

Imaginez vous un instant, un seu instant, vous lever chaque matin avec en vous cette chose qui vous menace. Chaque seconde. Chaque battement de coeur.  Comme si vous portiez un sac à dos rempli de pierres lourdes et que vous ne pouvez pas déposer.  Imaginez un deuxième sac à dos, mais dans votre coeur.  Et un troisième dans votre tete.

Essayez de vivre ça quelques minutes, quelques heures, une journée entière si vous y arrivez.

Vous comprendrez peut etre ce que j'essaye de vous faire entendre.  Ce que je vis au quotidien.

Vos armes ne sont pas les miennes, vos peurs non plus.

Les miennes sont l'humour, la légèreté, le second degré, les demandes qui vous semblent anodines comme de lever votre verre à ma santé.... ma  s.a.n.t.é  Geste anodin car maintes fois répété.

Mais qui devient un symbole d'alliance et de soutien quand on a ces putains de sacs à dos.

Je vous aime toujours autant, mais je ne pense plus, ne vis plus et ne suis plus comme vous.  

 

 

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29/06/16

La pendule au salon, qui dit oui... qui dit non, ... qui dit... je vous attends.

pendule

 

 

C'est une histoire qui commence un lendemain de fiesta mais pas trop.

Une fête un peu arrosée, une soirée courte, calme, un bon barbecue.  Deux bières et deux Vodka Fraise. Rien d'excessif.

POurtant le lendemain, je me sens mal, très mal.  Comme si j'avais bu trois casiers de bières et dix litres de vodka.  J'ai la nausée, je suis épuisée, j'ai mal à l'estomac.

Nous sommes le 19 mai.  C'est le week end de Pentecôte. Mon médecin ne bosse pas.  Je le vois le 20 mai.  Il m'envoie faire une prise de sang sur le champ.

Au vu du résultat, il me prend un rendez vous d'urgence chez " le meilleur des meilleurs des hépatalogues, le Dr Machin"le 26 mai. Entretemps ma copine qui bosse à l'hôpital m'a pris un autre rendez vous d'urgence pour une échographie abdominale, le 24 mai.

Le Dr Machin me reçoit.

Il n'a pas deux mais moins mille de tension et ça, déjà, je n'aime pas.  J'ai l'impression de ne pas être visible à ses yeux... A part jeter un oeil sur ses papiers, regarder son écran, être pendu au téléphone et noter des choses qu'on lui communique par téléphone, le tout ponctué par des " oui, c'est ça" ou "oui ... bien sûr"... tout ça sans UN SEUL regard vers moi.

Il raccroche et ne me dit RIEN.

Mon stress au max, je tente de rester calme en demandant " Alors, qu'est ce qu'ils ont vu ?"

- " Difficile à dire....."

- " Pourquoi ?"

- "..faire d'autres examens...."

- "Donc en l'état actuel, vous ne savez pas ce que j'ai, j'ai bien compris ?"

- "oui, c'est ça"

Impatience niveau 3000 sur une échelle de 10.

Envie de le secouer, de lui tirer les deux cheveux qu'il lui reste, de casser ses lunettes mais je demande juste

- " Bon ok, donc il n'y a pas de lésion ?"

-"Oui c'est ça"

- "je ne dois pas être hospitalisée ?"

-"oui c'est ça"

Il continue de remplir ses putains de papier et me dit

- " Il va falloir vous faire hospitaliser"

Mon sang ne fait qu'un tour (mais genre à 85.000 tours minute)

- "Attendez... vous finissez de me dire que je ne dois pas être hopsitalisée"

-" Oui c'est ça "

et là je pète une case

- " COMMENT OUI C 'EST CA ???? Je ne comprends rien à ce que vous me dites !!!!"

et là, cerise sur le champ opératoire, praline dans le gant de chirurgien il me sort

- " Cela n'a aucune importance.  Tant que moi je comprends".

Je me suis levée d'un coup.  Je l'ai regardé droit dans  les yeux.  Et lui ai craché  " SI  C EST IMPORTANT. ON PARLE DE MA SANTE. DE MA VIE. PAS DE VOUS !!!!"

Et je suis partie en jurant que je ne mettrai plus un pied chez ce connard suffisant.

Mon médecin traitant, perdu (comme souvent dans des cas urgents) ne me comprend pas et tente d'insisiter pour que je continue avec lui, arguant que c'est LE spécialiste de la région, de la wallonie, de la Belgique... du monde aussi ?

Je lui dis que je m'en fous.  Que je ne veux plus le voir et qu'il me fasse tout de suite une demande d'hospitalisation, afin que tous les examens soient faits rapidement.

Il me la fait et me la tend. Nous sommes le 27 mai.

" Vous ne téléphonez pas pour me faire admettre ?"

" Non, vous pouvez y aller maintenant"

Sauf que ça ne va pas comme ça.  Sauf qu'HEUREUSEMENT pour moi,  j'ai une copine infirmière dans ledit hôpital qui va m'y faire entrer.  Pourquoi a-t-il agi comme ça ?  Je dois encore lui demander, car je ne l'ai plus revu depuis.

Batteries d'examens, prises de sang.  Soldat docile, je fais tout ce qu'on me dit.  J'ai la chance que la Gastro Entéro soit une personne humaine, compétente et à l'écoute.  

Au moment de quitter l'hôpital, elle me demande d'attendre....

Elle trouve que le rendez vous fixé est trop lointain.  Elle me "prescrit" une irm et on se revoit deux jours après "j'aurai les résultats"

Sauf que deux jours après le mec qui fait les irm est en congé et a verrouillé les résultats. Elle me téléphone, embarassée, et me fixe un rendez vous le lendemain à plusieurs kms de chez moi...

C'est ce jour là, le vendredi 17 mai que je l'entends m'annoncer qu'il y a peu, très peu de chance pour que cela ne soit pas un cancer du pancréas.

Je vacille un peu.  Je reçois ça comme un coup de poing dans la mâchoire de mon âme. Je chancelle.  Je me reprends.  J'ai peut-être mal compris.  Mon regard pose la bonne question apparemment, car elle me répète... " Je suis désolée... mais il y a peu de chance pour que cela ne soit pas un cancer"

Je pense à mes enfants, à ma fille.  A son papa mort d'un cancer il y a un peu plus de 4 ans.  Elle avait à peine 11 ans.  Elle n'en a pas encore 16.  Mon cerveau de guerrière se met en route... et pose des questions précises " Guérissable ? Comment ? quand ? "

Elle me demande de repasser une endo-échographie pour confirmer la tumeur.  Elle m'explique qu'il subsite un doute.  Qu'on ne peut pas attaquer un kyste avec de la chimio ou à contrario une tumeur avec " de l'aspirine".

Je comprends.  Elle m'a pris un rendez vous d'urgence.  Le soldat qui est en moi se redresse et dit qu'il fera tout ce qu'il faut pour se soigner, guérir et vivre.

Je sors de consultation un peu sonnée, je pleure un peu je crois, je ne m'en souviens pas.  J'ai peur.  Mais en même temps j'ai confiance en moi, et en mes capacités d'affronter.  Heureusement, je ne suis pas seule.  MeilleurAmidemoi est là.  Il trouve les mots, les bons, pas ceux que je ne veux pas entendre.

Nous sommes donc le 17 mai.

Je repasse un examen (le même qu'il y a deux semaines) le 22 juin

On vient me chercher, on me parque dans un couloir, on m'amène en salle d'op.  PERSONNE ne m'adresse la parole.  Ils sont trop occupés à féliciter une jolie blonde (médecin ? chirurgien ? anesthésite ? va savoir, elle non plus ne s'est pas présentée...)  J'entends quelqu'un dire " Bonjour Docteur Truc" (celui qui va me faire la ponction)...

Exaspérée de toute cette indifférence, mais avec l'oxygène dans le pif et un morceau de plastique genre SM en bouche, je veux leur faire savoir que je suis un être humain, avec des sentiments et tout ça et donc j'émets un borborygme qui en fait veut dire "Eh oh, je suis là, vous pouvez juste un peu prendre ça en considération ?"

J'entends la blondasse rire en disant " Trop taaaaaaaaaaaaaaaard"

Et me réveille une heure plus tard.

Nous passerons sur le fait qu'ils m'avaient oubliée pendant une heure en salle de réveil et que MeilleurAmideMoi se faisait "un peu" de mouron en m'attendant (on avait dit "ça dure une heure" - je suis partie plus de deux heures)

Bref, j'attendais les résultats définitifs, le verdict, ce lundi 27 juin.

Nous sommes le 29.

Je n'ai AUCUNE NOUVELLE.

Tous ces jours, quand on vous soupçonne un cancer, semblent une éternité.  L'impression de passer à côté de jours précieux où on pourrait se soigner.  Avoir des projets.  Planifier des choses. Et surtout rassurer ses proches.  Savoir c'est quand même important non ?

Mais non, c'est comme la pendule au salon qui dit "oui.. tu as un cancer", "non.... tu n'as pas de cancer" et puis qui vous attend.  Comme cette nuit, pour compter les minutes d'insomnie.

Je ne sais pas ce qui ne fonctionne pas dans leur système de communication... mais visiblement, il y a de gros soucis à beaucoup de niveaux et de gros travaux à entamer pour rendre la route plus droite.

Je n'espère même plus avoir des nouvelles par téléphone demain.... mais je sais que je suis en train de bouillir à l'intérieur et que ce n'est bon pour personne.  Surtout pas pour moi.

 PS : les mots queje ne veux pas entendre, lire sont " bats toi" "t'es une battante" "je connais quelqu'un qui a guéri" "je connais quelqu'un qui en est mort" " ma tante Alberte a eu ça et elle va bien " 

Je me bats.  Je suis une battante;  Moi aussi je connais des gens qui en guérissent et qui en meurent.  Je n'ai pas besoin qu'on me dise ça. Je le sais.

J'ai besoin de considération, d'humanité, et bienveillance et de non violence.

Le cancer, c'est déjà fort violent.

Et aussi, ne pas savoir c'est violent pour le moral.

 

 

 

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04/06/16

Claudine, ma chérie....

" Claudine, ma chérie... viens un peu m'aider s'il te plaît"

Cette phrase, je l'entends pour la 15ème fois. Je n' m'appelle pas Claudine. Je suis sur mon lit d'hôpital.  A côté de moi, c'est madame Le Grain (ça ne s'invente pas)  ... Elle me prend tantôt pour sa fille (qu'elle n'a jamais eue), tantôt pour sa maman, et quelques fois, le plus souvent, pour la dame qui s'occupe d'elle dans sa maison de repos, ou peut-être aussi quelqu'un qui n'a jamais existé... Claudine.   Pour elle, je suis Claudine.

" Je veux bien vous aider, mais ça dépend pour quoi ..."

 

claudine

Il faut savoir que Madame Le Grain  est une fugueuse".  Arrivée à l'hôpital pour un examen, elle a réussi à s'enfuir, à prendre deux bus, et à se retrouver à son ancien domicile, qu'elle a quitté il y a six ans... Son fils et sa belle fille ont remué toute la province, et à une heure de l'appel de la police pour disparition inquiétante, son fils l'a retrouvée, sur la place où elle a habité durant de longues années...

"Claudine, ma chérie... viens un peu m'aider s'il te plaît"

"Dites moi..."

"J'ai tellement soif..."

Je lui verse un verre d'eau, un deuxième... 

"Oh merci Claudine, j'avais tellement soif.  Voilà, maintenant, tu peux me reconduire"

" Je ne peux pas madame"

"Mais pourquoi Claudine ?"

Je n'ai pas envie de lui dire que je ne m'appelle pas Claudine, qu'on ne se connaît pas, mais je sais aussi qu'elle va m'insulter si je lui refuse pour la enième fois "de la reconduire"....

"On va attendre Thierry"

Thierry, c'est son fils.  Il vient la voir, il s'énerve, il a de la peine, il se sent dépassé, démuni et impuissant, il aime sa mère et ça se voit.  Thierry, c'est moi il y a 4 ans.  Devant mon père atteint de la même maladie.  Qui dit n'importe quoi. Qui a peur des allemands.  Qui a des hallucinations.  

Son visage s'illumine.  Son fils, son Thierry, il va arriver...   Celui qu'elle appelle la nuit... en disant " Thierry, viens un peu m'aider...." parce qu'elle est attachée, sinon, c'est l'enfer...elle se lève, chute, ... Dangereuse pour elle, pour nous, pour les infirmières.  

Trois longues heures, je vais tenter de la rassurer, de lui parler doucement, mais rien n'y fait.  Dès que la nuit tombe, l'angoisse est là, oppressante.

Elle voit le rideau prendre feu et crie.  Elle prend les petites lampes témoins des compresseurs de lit pour des bougies et a peur qu'on ne brûle... elle dit que le bébé va mourir, qu'il faut le sauver.... "Claudine, j'ai peur, fais quelque chose..."

Inlassablement, je lui dis qu'on ne risque rien, que tout est sous contrôle, je lui parle de Maryse qui viendra la voir demain.  Maryse est sa belle fille... elle l'adore.  Elle se calme.  Et puis tente de nouveau de se lever... Comme je lui demande de se recoucher, elle arrache le moniteur et tente de me le lancer à la figure, mais il retombe sur sa jambe.. Je sonne...

Un infirimer vient, calme, apaisant, il lui parle gentiment, doucement.... il la remet au lit, elle lui répond gentiment, elle est docile... Quelques minutes...

"Claudine, ma chérie.. tu dors ?"

Il est minuit.  Non je ne dors pas, mais je vais faire comme si...

"Claudine ? Claudine ? ...  Thierry ?  viens un peu hein... réponds moi hein.... Maryse...elle est où Claudine ?"

J'attends... quelques minutes... elle a du s'endormir.  Je me lève pour aller aux toilettes.  Je dois contourner son lit... Et là je me rends compte qu'elle a passé la tête et les mains sous la grenouillère qui la maintient "en sécurité", en tous cas attachée à son lit.

" Madame, donnez moi la main.... on va vous libérer...."

Une main passe, je l'attrape, la deuxième, la tête.... je vais aux toilettes... je reviens.. elle est de nouveau "sous tout".... On recommence " Madame, donnez moi la main.... l'autre main.... on va libérer la tête"....

Quelques minutes plus tard, de nouveau même chose... J'appelle l'infirmère.. après tout, c'est leur boulot plus que le mien (mon fils dirait encore que je ne peux m'empêcher de vouloir tout gérer) .... Elle viendra 12  minutes plus tard... Tant qu'elle me parlait, je savais qu'elle ne manquait pas d'air. Je voulais que l'infirmière voit que je ne mentais pas quand je lui avais dit "elle a réussi à se détacher"...

Le lendemain, elle est plus calme.  Je passe ma journée à lui parler doucement, à lui sourire.  A lui passer des revues qu'elle ne sait plus lire.  A la rassurer sur la venue de Thierry... On plaisante.  C'est absurde mais je la vois heureuse.  Elle me dira même '" je suis si contente d'avoir fait ta connaissance Claudine"...

Quelques heures avant, un jeune assistant médecin était passé pour dire à Mme Le Grain qu'on allait lui tester un nouveau traitement.  Autant parler à un rideau de douche, un réveil, un tronc d'arbre ou une salade vinaigrette.  Comment veux tu qu'elle comprenne ?

Peut etre que s'il était passé dix minutes plus tôt il aurait pu le dire à son fils...

 Nous passons une journée calme, la soirée l'est presqu'aussi.  Encore quelques exercices d'acrobatie sous la grenouillère... L'infirmière finira par lui attacher les mains.

Je sais qu'il n'y a pas grand chose d'autre à faire pour la protéger d'elle même.  J'ai vu mon père poignets et chevilles attachés.  Je l'ai vu hurler, pleurer, parce qu'il ne pouvait pas rentrer chez lui, et la seconde d'après sourire aux infirmières et leur parler des fleurs qu'il n'a jamais plantées dans son jardin.

Demain, Mme Le Grain fera une crise de nerfs.  Elle ne voudra pas retourner au lit.  Les infirmières vont pourtant l'y remettre.  Dans les cris.  Elle me regarde et me hurle " Pourquoi les laisses-tu me faire ça ? Pourquoi ?"

Honteusement je lui tourne le dos, je regarde l'horizon au loin, et je pleure en silence.

Je pense à mon père, mais pas seulement.

 

Je me dis que cette dame, qui a l'air d'avoir de l'élégance et de la classe, qui vient d'une maison de repos "huppée" et qui crache "putain de bordel de merde" aux infirmières est en souffrance... Se retrouver "hors de ses repères" , avec des inconnus, des hallucinations...

La dame, toute douce, toute gentille, du lit en face du mien me dit doucement " Ne pleurez pas madame, pensez à vous d'abord... vous êtes là aussi pour vous soigner".

Et c'est là que j'ai réalisé qu'à force de me tracasser, de m'inquiéter, de me faire du mauvais sang, de la bile pour les autres.. mon foie avait décidé de me mettre en garde... " Vous êtes là aussi pour vous soigner"....

Madame Le Grain a fini par rentrer dans sa maison de repos... J'espère qu'elle y retrouvera ses fantômes.

Que je puisse m'occuper des miens.

 

 

 

 

 

 

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