" Claudine, ma chérie... viens un peu m'aider s'il te plaît"

Cette phrase, je l'entends pour la 15ème fois. Je n' m'appelle pas Claudine. Je suis sur mon lit d'hôpital.  A côté de moi, c'est madame Le Grain (ça ne s'invente pas)  ... Elle me prend tantôt pour sa fille (qu'elle n'a jamais eue), tantôt pour sa maman, et quelques fois, le plus souvent, pour la dame qui s'occupe d'elle dans sa maison de repos, ou peut-être aussi quelqu'un qui n'a jamais existé... Claudine.   Pour elle, je suis Claudine.

" Je veux bien vous aider, mais ça dépend pour quoi ..."

 

claudine

Il faut savoir que Madame Le Grain  est une fugueuse".  Arrivée à l'hôpital pour un examen, elle a réussi à s'enfuir, à prendre deux bus, et à se retrouver à son ancien domicile, qu'elle a quitté il y a six ans... Son fils et sa belle fille ont remué toute la province, et à une heure de l'appel de la police pour disparition inquiétante, son fils l'a retrouvée, sur la place où elle a habité durant de longues années...

"Claudine, ma chérie... viens un peu m'aider s'il te plaît"

"Dites moi..."

"J'ai tellement soif..."

Je lui verse un verre d'eau, un deuxième... 

"Oh merci Claudine, j'avais tellement soif.  Voilà, maintenant, tu peux me reconduire"

" Je ne peux pas madame"

"Mais pourquoi Claudine ?"

Je n'ai pas envie de lui dire que je ne m'appelle pas Claudine, qu'on ne se connaît pas, mais je sais aussi qu'elle va m'insulter si je lui refuse pour la enième fois "de la reconduire"....

"On va attendre Thierry"

Thierry, c'est son fils.  Il vient la voir, il s'énerve, il a de la peine, il se sent dépassé, démuni et impuissant, il aime sa mère et ça se voit.  Thierry, c'est moi il y a 4 ans.  Devant mon père atteint de la même maladie.  Qui dit n'importe quoi. Qui a peur des allemands.  Qui a des hallucinations.  

Son visage s'illumine.  Son fils, son Thierry, il va arriver...   Celui qu'elle appelle la nuit... en disant " Thierry, viens un peu m'aider...." parce qu'elle est attachée, sinon, c'est l'enfer...elle se lève, chute, ... Dangereuse pour elle, pour nous, pour les infirmières.  

Trois longues heures, je vais tenter de la rassurer, de lui parler doucement, mais rien n'y fait.  Dès que la nuit tombe, l'angoisse est là, oppressante.

Elle voit le rideau prendre feu et crie.  Elle prend les petites lampes témoins des compresseurs de lit pour des bougies et a peur qu'on ne brûle... elle dit que le bébé va mourir, qu'il faut le sauver.... "Claudine, j'ai peur, fais quelque chose..."

Inlassablement, je lui dis qu'on ne risque rien, que tout est sous contrôle, je lui parle de Maryse qui viendra la voir demain.  Maryse est sa belle fille... elle l'adore.  Elle se calme.  Et puis tente de nouveau de se lever... Comme je lui demande de se recoucher, elle arrache le moniteur et tente de me le lancer à la figure, mais il retombe sur sa jambe.. Je sonne...

Un infirimer vient, calme, apaisant, il lui parle gentiment, doucement.... il la remet au lit, elle lui répond gentiment, elle est docile... Quelques minutes...

"Claudine, ma chérie.. tu dors ?"

Il est minuit.  Non je ne dors pas, mais je vais faire comme si...

"Claudine ? Claudine ? ...  Thierry ?  viens un peu hein... réponds moi hein.... Maryse...elle est où Claudine ?"

J'attends... quelques minutes... elle a du s'endormir.  Je me lève pour aller aux toilettes.  Je dois contourner son lit... Et là je me rends compte qu'elle a passé la tête et les mains sous la grenouillère qui la maintient "en sécurité", en tous cas attachée à son lit.

" Madame, donnez moi la main.... on va vous libérer...."

Une main passe, je l'attrape, la deuxième, la tête.... je vais aux toilettes... je reviens.. elle est de nouveau "sous tout".... On recommence " Madame, donnez moi la main.... l'autre main.... on va libérer la tête"....

Quelques minutes plus tard, de nouveau même chose... J'appelle l'infirmère.. après tout, c'est leur boulot plus que le mien (mon fils dirait encore que je ne peux m'empêcher de vouloir tout gérer) .... Elle viendra 12  minutes plus tard... Tant qu'elle me parlait, je savais qu'elle ne manquait pas d'air. Je voulais que l'infirmière voit que je ne mentais pas quand je lui avais dit "elle a réussi à se détacher"...

Le lendemain, elle est plus calme.  Je passe ma journée à lui parler doucement, à lui sourire.  A lui passer des revues qu'elle ne sait plus lire.  A la rassurer sur la venue de Thierry... On plaisante.  C'est absurde mais je la vois heureuse.  Elle me dira même '" je suis si contente d'avoir fait ta connaissance Claudine"...

Quelques heures avant, un jeune assistant médecin était passé pour dire à Mme Le Grain qu'on allait lui tester un nouveau traitement.  Autant parler à un rideau de douche, un réveil, un tronc d'arbre ou une salade vinaigrette.  Comment veux tu qu'elle comprenne ?

Peut etre que s'il était passé dix minutes plus tôt il aurait pu le dire à son fils...

 Nous passons une journée calme, la soirée l'est presqu'aussi.  Encore quelques exercices d'acrobatie sous la grenouillère... L'infirmière finira par lui attacher les mains.

Je sais qu'il n'y a pas grand chose d'autre à faire pour la protéger d'elle même.  J'ai vu mon père poignets et chevilles attachés.  Je l'ai vu hurler, pleurer, parce qu'il ne pouvait pas rentrer chez lui, et la seconde d'après sourire aux infirmières et leur parler des fleurs qu'il n'a jamais plantées dans son jardin.

Demain, Mme Le Grain fera une crise de nerfs.  Elle ne voudra pas retourner au lit.  Les infirmières vont pourtant l'y remettre.  Dans les cris.  Elle me regarde et me hurle " Pourquoi les laisses-tu me faire ça ? Pourquoi ?"

Honteusement je lui tourne le dos, je regarde l'horizon au loin, et je pleure en silence.

Je pense à mon père, mais pas seulement.

 

Je me dis que cette dame, qui a l'air d'avoir de l'élégance et de la classe, qui vient d'une maison de repos "huppée" et qui crache "putain de bordel de merde" aux infirmières est en souffrance... Se retrouver "hors de ses repères" , avec des inconnus, des hallucinations...

La dame, toute douce, toute gentille, du lit en face du mien me dit doucement " Ne pleurez pas madame, pensez à vous d'abord... vous êtes là aussi pour vous soigner".

Et c'est là que j'ai réalisé qu'à force de me tracasser, de m'inquiéter, de me faire du mauvais sang, de la bile pour les autres.. mon foie avait décidé de me mettre en garde... " Vous êtes là aussi pour vous soigner"....

Madame Le Grain a fini par rentrer dans sa maison de repos... J'espère qu'elle y retrouvera ses fantômes.

Que je puisse m'occuper des miens.